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26 septembre 2016 : Intervention du pasteur Alain Massini

Un maître discret qui creuse inlassablement son sillon à l’écoute respectueuse des maîtres d’Israël

Monsieur le Cardinal, Monsieur le Grand Rabbin, Monsieur le Doyen, chers Pères, chers sœurs et frères, cher Jean.

Dans cette adresse à mon ami Jean, vous me pardonnerez sans doute d’avoir privilégié le « tu » au « vous ». Nous sommes en effet dans le cadre de la rencontre : cette rencontre entre un « je » et un « tu » qui selon Martin Buber « est la vie véritable ».
Il est vrai que Jean et moi, nous nous sommes rencontrés par hasard, dans les années 80, à Brénod sur le plateau de Hauteville, alors que, pasteur de la paroisse réformée de Bresse-Bugey-Dombes, j’avais été amené à célébrer le baptême de l’un des enfants de ses cousins Isabelle et Louis.
Mais y a-t-il des hasards ? Je ne le crois pas. N’était-ce pas plutôt « un rendez-vous » auquel Dieu nous convoquait pour inaugurer un cheminement commun qui s’approfondirait au cours du temps ?

Mon cher Jean,
Lors de notre première rencontre, je savais que tu enseignais au séminaire St Irénée à Lyon, mais je n’avais pas encore perçu l’orientation qui était la tienne et qui rejoignait mes préoccupations : celle d’enraciner la proclamation de la bonne nouvelle évangélique dans la tradition vivante d’Israël.
A l’époque, en dehors des milieux universitaires protestants, bien peu de mes collègues exploraient cette voie, pourtant fondamentale pour comprendre les textes bibliques. Seul, à ma connaissance, Antoine Nouis, actuel conseiller théologique du journal Réforme, creusait ce sillon. Nous nous trouvions un peu seuls. Même si certains de mes paroissiens et de mes collègues me qualifiaient affectueusement de « rabbi », comme toi tes étudiants, je me sentais un peu « borderline ».
Cela peut paraître paradoxal dans le monde protestant français lié au monde juif par les « affinités électives » forgées dans l’histoire par la persécution qu’a étudiées Patrick Cabanel [1] . Cela l’est d’autant plus que Jean Calvin, bien avant Saint Jean Paul II à Mayence, avait souligné ce lien en rappelant que : « L’alliance faite avec les Pères anciens, en sa substance et vérité, est si semblable à la nôtre, qu’on la peut dire une. Seulement elle diffère en l’ordre d’être dispensée », … « le peuple d’Israël est pareil et égal à nous en la grâce de l’alliance [2] » . En rompant avec le discours ambiant de son temps, Calvin ouvrait une perspective qui ne sera sérieusement envisagée qu’en notre temps.

En tout cas, lorsque je découvris ta recherche inspirée par ton maître Pierre Leenhardt et celle de ton ami Michel Remaud, je me suis senti moins seul.

Cette recherche est avant tout exégétique, comme le montre ta thèse Aux sources du christianisme, la notion pharisienne de révélation et ton commentaire de l’Epître aux Hébreux. Elle s’est naturellement inscrite dans la réflexion initiée par la déclaration « Nostra aetate §4 » qui a marqué une révolution dans la perception et le regard que le monde catholique avait du monde juif.
A partir de là, le monde catholique s’est engagé dans cette voie à grandes enjambées, selon l’expression d’Elisabeth Parmentier, et il s’est donné les moyens de la réflexion et du dialogue. Je ne reviendrai pas sur le document romain de décembre 2015, Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables, qui fait le bilan de cet engagement.
Je ne retiendrai que la création du Centre Chrétien pour l’Etude du Judaïsme créé par la Faculté de théologie de Lyon en 1991 que tu développas et que tu dirigeas jusqu’en 2005. J’ai relu la présentation du Centre que tu as produite dans la revue Théophilyon [3] . Je dirais qu’au delà de l’objectif universitaire, la volonté d’accueillir la réalité juive à l’intérieur de la réflexion théologique chrétienne, de recevoir le judaïsme comme il se dit lui-même (et pas seulement en fonction des intérêts qui sont les nôtres), et de permettre aux chrétiens de découvrir la richesse de la tradition juive et, tout en respectant leur altérité, de nourrir leur propre foi, rejoignait et confortait mes convictions.
Mais j’ajouterai que tu ne t’es pas contenté d’animer ce Centre, mais que tu lui as aussi donné une âme. J’entends déjà ta protestation mais, au risque de blesser ta modestie, la cohérence de ton engagement force le respect.

Dans tes écrits et ton enseignement tu soulignes l’enracinement de la foi chrétienne dans la tradition vivante d’Israël et la nécessité pour l’Eglise et le christianisme de comprendre le sens de cet enracinement. Réfléchissant, à partir d’un article du théologien allemand Friedrich Wilhem Marquard sur la positivité du « Non » juif à la théologie chrétienne [4] que nous avait communiqué Mgr. Francis Deniau, tu écris :
« Pour nous chrétiens, Jésus accomplit en sa personne cette vocation d’Israël. Nous le reconnaissons donc comme Torah vivante, « Verbe devenu chair » (Jn 1,14). Mais accomplir ne signifie pas abolir (Mt 5,17). Israël n’est pas dépossédé de sa vocation sous prétexte que le Christ l’accomplit. Il demeure celui qui la reçoit « à partir du Sinaï » où se produit cette communication de la transcendance divine à notre humanité.
Le Christ s’inscrit parmi les 600 000 qui reçoivent la Torah au Sinaï. Comme chrétiens, nous reconnaissons que la réception, en ce qui le concerne, est parfaite et s’étend au-delà même que ce que nous pouvons concevoir. La tradition chrétienne s’efforcera d’en expliciter le contenu dans les premiers siècles de son existence. Cependant, la Torah n’est pas destinée à un individu, mais à un peuple dont elle est indissociable. En conséquence, le Christ est inséparable d’Israël, il fait corps avec lui. Éliminer Israël revient à faire du Christ une sorte de divinité étrangère à notre humanité, voire une idole. Au Sinaï, Israël recevait, et continue à recevoir, le don d’une parole vivante. Le Christ se situe à la racine même de ce don : recevant la parole, il se reçoit lui-même, mais cela de façon indissociable des siens, si bien que découvrir ce qu’Israël vit de cette parole dans sa tradition revient pour nous, chrétiens, à recevoir le Christ
. [5] »

Une affirmation de la Concorde de Leuenberg qui fut à l’origine du texte « Église et Israël », rejoint ton propos. Dans un texte qui présente la conception de l’œcuménisme des Églises issues de la Réforme en Europe, elle souligne que le rapport entre l’Église et Israël n’est pas une question marginale pour l’Église et la théologie chrétienne et rappelle que :
« Lorsque l’on abuse de l’Evangile de la grâce de Dieu en Jésus-Christ pour fonder le rejet des juifs et justifier l’indifférence face à leur destin, l’Evangile est remis en cause en tant que fondement de l’existence de l’Eglise. La relation à Israël est pour les chrétiens et pour les Eglises une partie intégrante du fondement de leur foi.
L’existence du Judaïsme est pour les Eglises un signe de la fidélité de Dieu qui tient ses promesses…
 [6] »

Cette proximité de vue appelle un traitement œcuménique de la question de notre rapport à Israël.
C’est ce qu’avait d’ailleurs suggéré Monseigneur Decourtray lors du cinquantième anniversaire du Groupe des Dombes en 1987, en invitant ses membres à aborder le rapport des chrétiens au judaïsme. Cette suggestion n’a pas été retenue, sans doute parce que, soucieux de régler le contentieux entre protestants et catholiques, ses membres n’ont pas vu l’intérêt immédiat de la question.
Mais aujourd’hui les déclarations des juifs français et des rabbins orthodoxes de fin 2015, reconnaissant le christianisme comme partenaire privilégié, nous invitent à un compagnonnage inédit, où la fraternité retrouvée entre Jacob et Esaü, désormais respectueux de leur irréductible identité, contribueraient à la restauration d’une humanité réconciliée et pacifiée ainsi qu’à la rédemption du monde.
Ce partenariat exigeant que nous proposent nos frères juifs obligera les diverses confessions chrétiennes à se retrouver pour confronter leurs visions de leur relation à Israël, en discuter et concevoir ensemble une théologie chrétienne du Judaïsme, même si cela doit aboutir à une « refondation théologique », comme le suggérait le pasteur Alain Blancy, dans son article La théologie chrétienne d’après la Shoah .
C’est là que ton engagement et tes compétences exégétiques et théologiques risquent d’être une fois de plus sollicités…

Nous n’en sommes pas encore là mais, pour l’heure, il est juste que ton engagement soit honoré, toi le maître discret qui creuse inlassablement son sillon à l’écoute respectueuse des maîtres d’Israël, et cela pour la seule gloire de D.ieu, le Saint, l’Unique, béni soit-il !

Alain Massini
Pasteur retraité de l’Eglise protestante unie de France.
Vice-président protestant de l’AJCF.
Membre de la Commission de la Fédération protestante de France pour les relations avec le Judaïsme.
Membre du Groupe des Dombes.

[1Patrick Cabanel, Juifs et protestants en France, les affinités électives XVI°-XXI° siècles, Fayard, 2004.

[2Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, Kerigma/Exelsis, 2009. p367. Voir spécialement Livre II, chapitre X : La ressemblance entre l’Ancien et le Nouveau testament.

[3Jean Massonnet, Présentation du CCEJ, ThéoPhiLyon , Tome VI- Vol.1, 2001, pp 259-273.

[4Friedrich Wilhem Marquard, « Ennemis en notre faveur », le Non des juifs à la théologie chrétienne, traduit d’un texte publié dans Princeton theological monograh : Theological audacities, 2010.

[5Jean Massonnet, Réflexions sur le sens positif du « non » juif à Jésus. A paraître dans la revue Théophilyon.

[6Concorde de Leuenberg. L’Eglise de Jésus-Christ : La contribution des Eglises issues de la Réforme au dialogue œcuménique sur l’unité de l’Eglise. 1994, II, 109, in Accords et dialogues œcuméniques, Edités par André Birmelé et Jacques Terme , Les Bergers et les Mages, 1995.