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14 octobre 2015 : L’engagement du diocèse de Paris dans le dialogue judéo- chrétien

Conférence du Père Thierry Vernet le mercredi 14 octobre 2015

Compte - rendu par Maud Blanc- Haymovici, coprésidente de l’AJC de Paris- Ouest

Pour introduire ce propos je rappellerai cette métaphore du philosophe Nietzsche : « Les événements qui changent le monde arrivent sur des pattes de colombe ».( Ainsi parlait Zarathoustra » ; elle signifie que le cours de l’histoire peut se trouver transformé par des faits dont, dans l’immédiat, personne n’en a perçu l’importance, tout est survenu à petit bruit.
C’est bien ainsi que l’on peut analyser depuis cinquante ans l’importance prise par la Déclaration conciliaire « Nostra Aetate », paragraphe 4, « De la religion juive », votée le 28 octobre 1965, peu avant la clôture du Concile, considérée aujourd’hui comme l’amorce d’une véritable révolution théologique de l’Eglise et, à ce titre, officiellement célébrée au Collège des Bernardins le 23 novembre 2015 par les représentants des différents courants du judaïsme, en présence du Cardinal Vingt – Trois.
En invitant le Père Thierry Vernet, responsable dans le diocèse de Paris du Service pour les relations avec le judaïsme, membre du Comité directeur de l’AJCF et aussi directeur au pôle de recherche des Bernardins du département du judaïsme et du christianisme, l’AJC de Paris- Ouest a voulu s’associer à ce jubilé. Nous avons été heureux de compter parmi nous le rabbin Tom Cohen et le Père Biaggi qui animent régulièrement le dialogue juifs/chrétiens.

T. Vernet commence sa conférence par un rappel de cette Déclaration qu’il lit intégralement au public. C’est un texte court, de 425 mots, qu’il distribue à chaque auditeur, persuadé qu’il est que certains ne l’avaient jamais lu. Citons sa première phrase : « Scrutant le mystère de l’Eglise, le concile se souvient du lien qui unit spirituellement le peuple du Nouveau Testament à la descendance d’Abraham ».
Notre conférencier met d’emblée en avant le rôle du cardinal Béa chargé de rédiger un projet de la Déclaration et rappelle également les difficultés que le vote a suscitées en raison de deux oppositions : celle des traditionnalistes, et celle des évêques arabes du Moyen – Orient.
Tel texte, aujourd’hui, nous semble encore imparfait : les termes « déicide » « terre d’Israël », « extermination nazie », n’y figurant aucunement. Il se révélera cependant être un outil majeur du rapprochement entre juifs et chrétiens.
Une dynamique va se déployer peu à peu malgré l’absence de tradition, puisque jamais aucun concile n’avait évoqué le lien originel du christianisme avec le judaïsme. L’Eglise ne pouvant s’appuyer sur la tradition, s’appuiera alors sur les textes, en particulier sur l’Epître aux Romains de Paul évoqué dans Nostra Aetate.
C’est le pape Jean- Paul II qui donnera toute son autorité à cette simple Déclaration qui n’avait pas celle d’une constitution dogmatique ni d’un décret, mais qui rompra pourtant avec 2000 ans d’histoire faite de silence, d’oubli, voire de mépris.

Le Père Vernet souligne un point institutionnel important ignoré du plus grand nombre : le dialogue Juifs /chrétiens s’appuie en France sur le « Service national pour les relations avec le judaïsme » créé par le Père Bernard Dupuy à la suite de Vatican II. Son actuel directeur, Patrick Desbois, travaille sous la responsabilité du « Conseil pour l’unité des Chrétiens et les relations avec le judaïsme » présidé par Mgr Jordy, évêque de Saint-Claude. Cette organisation signifie que le judaïsme est rattaché à l’œcuménisme et non pas au dialogue interreligieux, ce qui souligne la spécificité du lien du christianisme avec la religion-mère. D’ailleurs, quand le pape Jean- Paul II déclare, en 1986, dans la synagogue de Rome : « La religion juive ne nous est pas « extrinsèque » mais, d’une certaine manière, « intrinsèque » à notre religion. Nous avons donc avec elle des rapports que nous n’avons avec aucune autre religion. Vous êtes nos frères préférés et, d’une certaine manière, on pourrait dire nos frères aînés », il ne dit pas autre chose.

En direction des juifs du diocèse de Paris, Thierry Vernet, délégué de l’évêque, dit qu’il œuvre à établir avec ces « frères aînés » des liens de confiance : 2000 ans d’histoire se s’effacent pas en 50 ans ! Dans le passé, les « Disputes » du Moyen- âge commencées au temps de Saint- Louis ne constituaient pas un véritable dialogue, le chrétien devant démontrer la supériorité du christianisme et la fausseté du judaïsme. Les arrière- pensées de conversion des juifs par l’Eglise ont longtemps subsisté et suscitent encore parfois leur crainte. Le prêtre doit rassurer, affirmer que la conversion ne s’adresse pas aux juifs mais aux païens, et rappeler surtout que : « vouloir convertir les Juifs c’est priver l’humanité d’une lumière ». ( Benoit XVI)
La spécificité aujourd’hui du dialogue juifs/ chrétiens dans le diocèse de Paris provient certainement, comme le rappelle le Père Vernet, de l’impulsion donnée par le cardinal Lustiger, du lien exceptionnel qu’il a pu tisser entre les deux communautés du fait de sa propre judéité. Ce n’est sans doute pas un hasard si un de ses proches, Mgr Pierre d’Ornellas, évêque auxiliaire de Paris de 1997 à 2006, aujourd’hui archevêque de Rennes, vient de publier le mois dernier, en collaboration avec Jean-François Bensahel, président de l’Union libérale israélite de France, (synagogue de la rue Copernic) et signataire de la Déclaration pour le jubilé de fraternité à venir, un livre intitulé « Juifs et chrétiens, frères à l’évidence ».
Notre conférencier donne quelques exemples à la fois symboliques et concrets des actions menées dans son diocèse : c’est ainsi que des cartes de vœux et affiches au moment de Roch Hachana sont envoyées aux paroisses afin que les chrétiens puissent souhaiter « bonne année » à leurs frères juifs. Une information est diffusée pour les fêtes de Tichri qui leur donne tout leur sens. Une initiation à l’hébreu pour tous les séminaristes s’organise peu à peu dans le même temps que des cours d’initiation au judaïsme sont donnés. C’est dans le même esprit que le rabbin Pauline Bebe (qui nous a fait une conférence en juin dernier) leur a dispensé un cours et qu’ils ont visité la synagogue Massorti Adath Shalom (son rabbin Rivon Krygier sera en avril notre prochain conférencier) et pour bon nombre d’entre eux, c’était leur première venue dans une synagogue.
Un séminaire de deux ans intitulé « La shoah dans la culture occidentale a été organisé à Paris en 2013 grâce à un partenariat entre le Mémorial de la Shoah et le Collège des Bernardins, séminaire unique en France à cette époque.

T. Vernet ne dissimule pas les difficultés et les pesanteurs de l’histoire : Nostra Aetate est plus souvent ignorée que connue dans les églises et dans les synagogues. L’antisionisme peut masquer l’antisémitisme , « la vieille haine peut prendre des habits neufs » comme le soulignait Richard Prasquier lors de son discours de remise du prix de l’AJC ( 15/10/2015) ; c’est ainsi qu’ un catholique peut encore rentrer d’un voyage « en Terre sainte » sans s’être avisé de l’ existence de l’état d’Israël , état juif pourtant bien vivant. Il faut cependant, selon T. Vernet , encourager ces voyages mais en mettant l’accent sur la découverte nécessaire de ce pays jeune et neuf , en visitant par exemple la ville moderne de Tel Aviv, afin de briser les préjugés millénaires parfois encore savamment entretenus.
Conclusion : Dans un contexte où l’antisémitisme progresse dans notre pays comme jamais depuis la fin de la 2ème guerre mondiale, le Père T. Vernet souligne la chance que nous ayons d’être à Paris où vit la plus grosse communauté juive de France. Ce serait une catastrophe si ces juifs devaient partir et si cette communauté devait disparaître. La réflexion sur le lien de l’Eglise à Israël est encore, selon lui, à ses débuts, donc fragile. Il faut donc maintenant toucher les jeunes générations et pour cela les instruire pour bien les construire ; c’est en substance ce que nous avait dit Pauline Dawance, directrice du Service nationale de la catéchèse, lors de sa conférence à l’AJC de Paris – Ouest.